Florence – jeux de regards

Imperturbable, assis depuis des siècles déjà sur son socle de marbre, l’ange tourne son regard vers un vitrail discret de la basilique. Tous s’agglutinent à ses pieds pour immortaliser les plis de son vêtement et la finesse de ses ailes ; lui dirige son attention vers des hauteurs symboliques. Lancerait-il un regard vers le bas, la tête lui tournerait. Quel spectacle pour un ange du XIVème siècle ! Les touristes sont attroupés, manquant chaque fois de piétiner les tombes de Michel-Ange, de Machiavel ou de Galilée, et s’interpellant dans mille langues différentes. L’agitation règne ici en maître. Et pourtant un certain silence semble régner. Un sourire sur les lèvres de l’ange. Assis depuis des siècles déjà sur son socle de marbre, il est pourtant semblable au touriste de passage : silencieux, subjugué, il observe. Les statues de Florence, elles aussi, se délectent de leur ville.

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Pour des raisons tout à fait personnelles, Rome m’ayant joyeusement fatiguée, mais aussi assez universelles, Florence étant une ville saturée en spots touristiques, je ne savais pas bien où donner de la tête lors de mon arrivée dans la ville. Marcher au hasard des ruelles ne m’apportait qu’un mal de tête ardent et l’envie de m’enfoncer dans un canapé solitaire pour le reste de la semaine. Où que vous tourniez vos pas, une église imposante vous force à lever les yeux, le marbre appelle le marbre, l’entrelacs des beautés ne vous laisse pas de répit. Après deux journées de marche infructueuse, je désespérais. Cette ville ne me parlait pas, ne me touchait pas, ne se laissait pas apprivoiser. Moi qui l’avais traversé de long en large 48 heures durant, en évitant pourtant les attractions touristiques, je me sentais toujours aussi étrangère qu’à la première seconde et confondais sans cesse les repères que je croyais avoir acquis.

En désespoir de cause, je mets la main au porte-monnaie et pénètre dans la Basilique Santa Croce. Puisque je ne parviens pas à me sentir autre chose que touriste, que je sois au moins réellement touriste.

Le calme des lieux (associé au fait que pour 6 euros dépensés, j’ai l’intention d’être méticuleuse dans ma visite) me fait ralentir. Posément, je sors l’appareil photo et entreprends de photographier des détails lumineux ou marmoréens qui subjuguent la rétine.

Je ne me rappelle plus comment cela s’est exactement passé. Je me tenais derrière cet ange, suffisamment en hauteur pour diriger mon regard dans la même direction que lui. Ais-je d’abord remarqué le vitrail ? L’ange ? Ais-je sorti immédiatement l’appareil photographique, pressentant qu’il y avait là un point de vue intéressant ? J’ai pris une dizaine de photographies semblables les unes aux autres, de cet ange regardant la Basilique. Je regrette de les avoir supprimées. Car quelque part dans cette dizaine de photographies, mon regard s’est soudain libéré. Notre attention accroche parfois un simple détail, et le détail devient le point de départ d’un fil conducteur. Une entrée claire et précieuse dans ce qui vous semblait inabordable.

Regarder ces statues qui, imperturbables, regardent elles aussi. Cette quête soudaine et personnelle me fait voir la ville d’un œil nouveau et je la retraverse le cœur allègre et les jambes légères cette fois, ouverte à l’inconnu. La magie opère. Je scrute soudain les rues et y découvre de nouveaux détails, de nouvelles pistes, de nouveaux fils conducteurs. L’abondance des beautés n’est plus étouffante en rien, mais enrichissante et envoûtante. Stendhal se sentait défaillir, je me sens pousser des ailes.

« J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. »

Stendhal, Rome, Naples et Florence, 1826.

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