Leipzig, suite et fin (sans fond)

Il est des villes qui s’imposent à vous au premier coup d’oeil. Il ne faut que quelques secondes pour y prendre pied et quelques minutes pour comprendre comment la ville fonctionne – ou tout du moins en avoir l’impression. Puis il y a les autres. Les endroits qui viennent à vous progressivement, ou dans lesquels plutôt vous vous plongez petit à petit. Les villes qui vous offrent chaque jour la possibilité de découvrir une nouvelle facette, comme un mille-feuille sans fond. Ce fut le cas de Leipzig, en ce doux mois de février 2014.

J’ai un peu évoqué les deux premières couches du mille-feuille qui s’étaient présentées à moi : le sucre glace du centre touristique, qui fait joli sur les photos, mais qui n’a au final pas tellement de goût. Puis la crème dans laquelle on se noie éperdument, mais qui laisse tout de même un arrière-goût peut-être un peu écoeurant. Leipzig Hypzig, j’étais pas encore convaincue. Fort heureusement, une semaine à Leipzig m’aura permis d’aller encore un peu plus loin que ça : d’une radio étudiante à un peintre sexagénaire en passant par toute une troupe de jeunes musiciens et artistes plus alternatifs, les découvertes ne me laissèrent certainement pas sur ma faim.

http://mephisto976.de/

Mephisto, la radio étudiante de Leipzig. Claudia y co-dirige depuis plusieurs mois Nachschlag, l’émission satirique du vendredi soir, revenant sur les actualités politiques (allemandes et internationales) de la semaine. C’est le mercredi soir qu’elle nous invite dans leurs locaux, pour jeter un coup d’oeil et les observer préparer l’émission du vendredi. Il y a les deux en charge donc, ainsi qu’une brunette qui se propose de faire la secrétaire (au sens le moins potiche du terme, les idées fusant bien trop vite pour ne pas avoir besoin d’un gratte-papier) ; il y a un grand type qui n’a pas le temps d’écrire un papier, qui préfère le signaler comme ça directement histoire qu’on ne lui en colle pas un au bout de dix minutes sous prétexte qu’on ne savait pas, mais qui se retrouvera tout de même avec un article à écrire ; il y a aussi une rousse assise sur le bureau qui suit la conversation de son regard vif et une blonde qui s’enfuira au bout de dix minutes. En réalité, tout le monde est le bienvenu, que ce soit pour un vendredi ou pour une longue durée. Radio participative, étudiante, citoyenne. « À part Kiev, il s’est pas passé grand chose hein ». Les news diverses et variées sont minutieusement épluchées, jusqu’aux faits divers les plus absurdes. Ils ne passeront pas à l’émission du vendredi soir, ceux-là, et c’est bien dommage. Les auditeurs ratent quelque chose à n’assister qu’au résultat final, et pas au débat en amont. D’ailleurs, l’émission étant diffusée le vendredi soir à 19h, je n’aurais pas l’occasion de l’écouter. Mais parce que Mephisto propose aussi un programme culturel, que celui qui visite Leipzig et parle allemand se dénonce et allume son ordinateur.

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« Mephisto ? Ah oui je faisais ça dans mes jeunes années, mais ce n’est pas fabuleux« . J’ouvre de grands yeux face au discours de vieux schnock qui ne sort pas du tout de la bouche d’un vieux schnock mais d’un trentenaire tout à fait chill, venant de décrocher un travail à l’organisation de concerts dans un cinéma arty et que j’ai rencontré pour la première fois lors d’une jam session improvisée dans une immense colocation de l’ouest alternatif de Leipzig. (en mettant les mots d’origine étrangère en italique, je réalise que mon article va bientôt devenir illisible à tous ceux qui s’en tiennent à notre jolie langue française. C’est affligeant. chill = tranquille, posé, agréable. arty = artiste, entre le bourgeois bohème et le jeune new-yorkais, jam session = séance musical improvisée.) Et donc, il ne s’arrête pas à ma mine consternée, et explique que Mephisto reste une radio universitaire, qu’on ne peut pas y dire absolument tout ce qu’on veut, et qu’il existe des radios pirates un peu partout beaucoup plus sympathiques. Je dis rien, parce que radio pirate, c’est vrai que ça sonne bien. Et puis parce que deux minutes avant il m’expliquait combien c’était facile pour lui de me trouver un stage dans n’importe quel festival ou concert. Parce que c’est comme ça, « l’alternatif » à Leipzig, l’ouest, le sud un peu, die Szene : des gens qui évoluent très facilement d’un festival à un autre, d’un groupe d’artistes à un autre, d’un appartement à prix cassés à un autre, le tout dans un univers très fluide et décontracté. Pour les suivre, il suffit de les connaître. De ricochets en ricochets, plein de gens au top et d’endroits mirifiques sont à découvrir, il suffit juste de faire le premier pas, de débarquer dans un bar et de prendre contact. Donc je souris et j’opine du chef : « ah ben oui, mais tout le monde peut pas être pirate hein.« 

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spinnerei4Appareil photo sans batterie le jour de la visite de la Spinnerei… Iphone roue de secours.

À l’ouest toujours, il y a la Spinnerei, de son petit nom Baumwollspinnerei. Pour ceux dont les oreilles sont encore écorchées par l’allemand, il s’agit d’une usine de coton. Ancienne usine, remasterisée en 2001 par trois petits génies qui se sont dits que des espaces vides comme ça, dans un quartier en devenir plein de jeunes gens, ça flairait le boom culturel. Il suffisait de prendre des résolutions radicales (ne jamais augmenter les loyers, par exemple), et un lieu arty de plus était né, jusqu’à devenir un passage obligé pour tout touriste dans la ville de Leipzig. J’y suis donc allée en touriste, tant et si bien que je n’ai pas vraiment fait attention aux horaires d’ouvertures des dizaines de galeries nichées dans les anciennes salles de l’usine, et plusieurs étaient fermées.

Mais le vrai trésor de l’après-midi se trouvait à quelques pas de là. Devant un camion déchargeant des toiles, nous jetons un coup d’oeil et repérons une silhouette petite et trapue, enroulée dans un vieux pull gris et à la moustache imposante. On lui demande si on peut jeter un coup d’oeil. À quoi ? On ne sait pas exactement. Mais si des toiles sont déchargées, c’est qu’elle doivent pouvoir être regardées quelque part ? Pas exactement. Ici, c’est simplement son atelier. Un minuscule bureau, et une minuscule salle où s’entassent les toiles, les dessins, les aquarelles.

"Ca fait partie du job d'artiste, de raconter des histoires. Sinon on ne sert à rien. Raconter, c'est exister. Pour être artiste, il faut savoir raconter. Avoir envie de raconter. Et aussi connaître un peu de tout. Comme il ne suffit pas d'avoir un ordinateur pour s'improviser designer."

Il parle de son travail, et de cette lithographie par exemple, celle qu’il a conservée bien qu’il n’en soit pas particulièrement fier. Mais il l’a réalisé à 16 ans, et elle lui sert aujourd’hui de souvenir, de point de repère, quand il s’installe devant son chevalet et se décide à dessiner son passé, en fonction de ce qui surgit dans sa mémoire. Sa mémoire de peintre est liée à la DDR, à l’Allemagne de l’Est, encore et toujours. Au mur, le dessin d’une séparation, et d’un tiers qui en souffre. Sur le canapé, une tête de béton jouant sur les clichés allemands. Une autre version de l’autruche qui se met la tête dans la sable ? Sur un autre mur, des morceaux de visage, des yeux, des oreilles, dont il nous explique le lien avec l’imaginaire rattaché à la Stasi. Big Brother. Critique aussi de l’Arschkriecher, ce type qui ne fait que sait que flatter (pour le dire poliment…) pour avancer. « Il en faudrait un peu moins chez les artistes, d’ailleurs ». Artiste, donc. Artiste peintre, sculpteur un peu aussi. Mais pas seulement. Professeur de design à l’université de Leipzig. « Et le design, ce n’est pas aussi simple que ce que l’on croit. Il faut d’abord savoir dessiner. Connaître le corps humain. Après on passe au design. » Intéressant et intéressé donc, leader d’un mouvement d’artistes qui n’a pas trop le sou, mais ce n’est pas un problème à Leipzig. Du moins ce n’est qu’un obstacle parmi d’autres, mais pas insurmontable.

On le quitte avec des étoiles dans les yeux. Il a sauvé notre journée touristique. Grand ciel bleu dehors. La discussion se poursuit entre nous. Je suis avec une jeune professeur des écoles, ici à Leipzig. Elle me parle des Draussentagen (littéralement : journées à l’extérieur), ces journées organisées par l’école pour que les bambins mettent le nez dehors. Expédition survie en forêts, mais aussi sorties au théâtre, au musée, etc. Elle a à charge des 3-6 ans. Il y en a beaucoup, des Draussentagen, en France ? Je ne suis pas convaincue. Il n’y en a de toutes façons pas suffisamment. Parce qu’ils adorent ça, les bambins. La culture, ça fait grandir. L’art aussi. D’ailleurs dans l’école de mon acolyte, il y a une salle en accès libre réservée aux activités artistiques. Bon, elle n’est plus tout à fait en accès libre depuis qu’on a retrouvé tous les meubles de la salle farouchement tamponnés de toutes les couleurs. Les impulsions créatrices, ça ne se refoule pas. Et Leipzig le sait bien. Et le reste de l’Allemagne et de l’Europe commence aussi à le savoir : Leipzig bouge, croisons les doigts pour que tout ça continue sur la bonne voie et que ça bouge dans le bon sens.

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2 réflexions sur “Leipzig, suite et fin (sans fond)

  1. Heureusement que le culture est là, en effet, pour aider à vivre et « faire passer », dans la durée, des traumatismes comme celui de la DDR : et l’espoir qu’elle a suscitée et la désillusion… Et vivent les Draussentagen, que 1 000 Draussentagen s’épanouissent !

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